LAM et fusariose disséminée : quand la prise en charge impose de traiter l’infection sans perdre de vue la leucémie

Blog - 05/05/2026

Entre aplasie prolongée, diagnostic mycologique et allogreffe : ce qu’enseigne un cas récent de fusariose en LAM

Un case report récemment publié dans l’International Journal of Infectious Diseases par des équipes du CHU de Tours décrit la prise en charge d’une fusariose disséminée à Neocosmospora keratoplastica chez un jeune patient atteint de leucémie aiguë myéloïde. Au-delà de sa rareté, ce travail montre surtout à quel point le pilotage simultané de l’infection, de l’aplasie et de la maladie hématologique relève d’un équilibre clinique et biologique particulièrement exigeant.

 

Deux fronts thérapeutiques à gérer en même temps

Dans les leucémies aiguës myéloïdes, certaines situations cliniques obligent à mener deux combats de front : contrôler la maladie hématologique et contenir des infections opportunistes sévères favorisées par la neutropénie prolongée. C’est particulièrement vrai pour les fusarioses invasives, qui touchent surtout les patients atteints d’hémopathies malignes, notamment en induction de LAM ou après allogreffe, et se présentent volontiers sous forme disséminée avec fièvre, lésions cutanées, atteinte pulmonaire et parfois hémocultures positives.

Le cas rapporté par les équipes de Tours concerne un homme de 24 ans atteint d’une LAM, avec 40 % de blastes médullaires, une anomalie cytogénétique add(2)(q33) et plusieurs mutations détectées par séquençage ciblé myéloïde, dont GATA2, ASXL1, CEBPA et RUNX1. D’emblée, le papier s’inscrit donc dans une situation de forte complexité hématologique, avant même l’émergence de la complication infectieuse.

De l’alerte clinique à l’identification fongique

Le tournant infectieux survient au 18e jour de la chimiothérapie de consolidation, alors que le patient est neutropénique. Les auteurs rapportent une fièvre persistante, une adénopathie inguinale, des myalgies, des nodules cutanés et une augmentation du β-D-glucane. Les analyses histologiques de la biopsie ganglionnaire et des lésions cutanées orientent vers une infection fongique invasive.

L’identification microbiologique et moléculaire constitue ensuite un point central du cas. Selon le papier, la culture puis le séquençage 18S confirment une infiltration tissulaire par Neocosmospora keratoplastica, synonyme de Fusarium keratoplasticum. Ce niveau d’identification n’est pas un détail technique : dans les infections à Fusarium et apparentés, la caractérisation précise de l’agent compte pour la compréhension du tableau, l’interprétation de la sensibilité antifongique et, plus largement, la qualité de la décision clinique.

Une prise en charge qui articule mycologie, imagerie et hématologie

L’intérêt de ce case report tient aussi à la manière dont il montre le va-et-vient permanent entre l’échelle microscopique et l’échelle clinique. Le diagnostic ne repose pas sur un seul signal, mais sur une combinaison d’indices : histologie, identification fongique, biomarqueurs, imagerie et évolution sous traitement. Cette approche est cohérente avec les recommandations internationales, qui rappellent que la prise en charge des moisissures rares nécessite un raisonnement multidisciplinaire associant microbiologie, imagerie, statut immunitaire et stratégie thérapeutique globale.

Sur le plan antifongique, les recommandations de référence soutiennent l’utilisation du voriconazole ou d’une formulation lipidique d’amphotéricine B en traitement de première ligne des fusarioses invasives. Le cas publié à Tours s’inscrit dans ce paysage thérapeutique, tout en rappelant une réalité bien connue : dans ces infections, la qualité du contrôle infectieux dépend aussi fortement de la récupération hématologique et de la possibilité d’éviter une immunosuppression prolongée.

Ne pas perdre la leucémie de vue

C’est probablement l’enseignement le plus fort du papier. Les auteurs indiquent que le traitement de la LAM a été désescaladé vers azacitidine-vénétoclax afin de limiter le risque d’aplasie prolongée. L’allogreffe de cellules souches hématopoïétiques n’a été réalisée qu’une fois obtenus des éléments compatibles avec un bon contrôle de l’infection, notamment sur le β-D-glucane et la TEP. Ce séquençage thérapeutique illustre très concrètement la tension entre impératif anti-infectieux et impératif anti-leucémique.

Autrement dit, ce cas ne documente pas seulement une infection rare. Il montre comment une complication fongique invasive peut reconfigurer toute la trajectoire de traitement d’une LAM : intensité des traitements, temporalité des décisions, hiérarchisation des risques et conditions d’accès à une greffe potentiellement décisive. C’est en cela qu’il dépasse le simple intérêt descriptif.

Un signal fort pour la recherche translationnelle

Pour des équipes pharma, biotech ou académiques, ce travail met en évidence un besoin très concret : mieux intégrer diagnostic, monitoring infectieux et stratégie hématologique dans les situations d’infections fongiques sévères en onco-hématologie. Le cas plaide en faveur de dispositifs plus articulés entre laboratoire, infectiologie, imagerie et hématologie, plutôt que d’une gestion en silos. C’est aussi ce qui en fait un sujet pleinement translationnel.

Le papier a également un intérêt méthodologique et institutionnel. Les matériaux sources anonymisés — imagerie nucléaire, microscopie, données brutes de la figure 1 et séquences FASTA extraites de l’ADN — ont été déposés sur Recherche Data Gouv sous le DOI 10.57745/1DGK0Z. Cette mise à disposition renforce la valeur documentaire du cas et témoigne d’un engagement réel en faveur de la science ouverte.

Enfin, ce travail s’inscrit dans un environnement de recherche cohérent avec les thématiques d’OPALE. L’unité Inserm UMR1069 N2COx, rattachée à l’Université de Tours, travaille sur les interactions entre cellules leucémiques et microenvironnement médullaire, et fait partie de l’écosystème d’Institut Carnot OPALE. Même si le papier relève ici de la clinique et de la mycologie médicale, il rejoint pleinement une logique de recherche partenariale fondée sur l’articulation entre biologie de la maladie, besoins cliniques et trajectoires de développement.

Conclusion

Ce case report publié dans l’International Journal of Infectious Diseases rappelle une réalité majeure de la prise en charge des leucémies aiguës : dans certaines situations, l’innovation ne consiste pas seulement à mieux traiter la tumeur, mais à mieux coordonner l’ensemble des décisions autour du patient. Ici, la valeur du travail tient autant à la rareté de l’agent identifié qu’à ce qu’il révèle sur la conduite clinique : une prise en charge antifongique précise, un diagnostic consolidé par la biologie moléculaire, une réévaluation de la stratégie de traitement de la LAM, puis une allogreffe envisagée au bon moment. Pour la recherche translationnelle, c’est un exemple très concret de médecine intégrée en hématologie.